"BLACK CLOUDS" Par Bastien Pons Ft Frank Zozky
- Ryann
- 1 nov. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 nov. 2025

Il existe des morceaux que l’on écoute, et d’autres que l’on habite — ceux qui restent suspendus dans l’air longtemps après que la dernière note s’est effacée. “Black Clouds”, deuxième titre de l’album "Blinded" de Bastien Pons, appartient à cette seconde catégorie. D’une durée de plus de huit minutes, ce n’est pas tant une composition qu’une lente immersion dans les paysages intérieurs de la perception et du poids — un espace où le son cesse d’être un décor pour devenir une matière. Avec la participation de Frank Zozky, dont les interventions vocales tiennent davantage du fantôme que de la performance, le morceau se déploie avec la lenteur calculée du brouillard envahissant un champ vide. Il ne cherche pas la catharsis ; il dérive, il absorbe, il trouble.
L’approche du son chez Pons — façonnée par des années de pratique en musique concrète et en conception sonore expérimentale — est avant tout tactile. Formé auprès de Bernard Fort, figure de la tradition acousmatique, Pons traite le son non comme une mélodie, mais comme une substance. Dans “Black Clouds”, cette physicalité est palpable : couches de statique granuleuse, nappes réverbérantes, enregistrements de terrain oscillant entre l’identifiable (vent, souffle, froissement, machines) et l’abstrait. Le morceau s’ouvre sur une pulsation sourde — non pas une ligne de basse, mais une tension souterraine — sur laquelle se greffent des fragments de résonance distordue. Ils vacillent comme des lumières lointaines dans le brouillard, sans jamais révéler leur origine. L’effet est cinématographique, mais vidé de narration. S’il y a une histoire ici, elle s’exprime en texture plutôt qu’en intrigue.
La collaboration avec Frank Zozky accentue cette tension. Sa voix apparaît par intermittence, noyée dans la réverbération et la désintégration électronique, comme murmurée à travers des couches de poussière. Par moments, elle semble humaine ; à d’autres, elle se dissout en pur son — la voyelle étirée en drone, la consonne réduite à une percussion spectrale. Plutôt que de guider le morceau, la voix de Zozky agit comme une force de déstabilisation, introduisant des traces d’émotion que le paysage sonore de Pons à la fois repousse et amplifie. C’est un dialogue entre le contrôle et l’abandon : la précision sculptée de la conception sonore contre la fragilité spontanée de la voix humaine. Le résultat est saisissant — une mantra fracturée, comme le décrit la note d’album — où répétition et distorsion deviennent formes d’aveu.
Sur le plan compositionnel, “Black Clouds” parle la langue de la retenue. Construit à partir d’éléments minimaux — drones, voix traitées, infimes perturbations rythmiques —, il atteint pourtant une densité presque écrasante. La double identité de Pons, photographe et musicien, s’entend ici : le morceau ressemble à une photographie en noir et blanc traduite en son. Chaque bruit est placé avec la précision d’une lumière sur une pellicule, chaque silence joue le rôle d’un contraste. L’absence devient expressive. Lorsqu’une nouvelle fréquence surgit — un bourdonnement métallique, un souffle inversé, un écho lointain —, c’est tout le paysage sonore qui semble se déplacer. Ce n’est pas une musique qui progresse ; elle mutile lentement, dévoilant à chaque écoute une strate nouvelle.
Il y a dans “Black Clouds” une gravité cinématographique, mais qui refuse les codes du cinéma. Plutôt qu’accompagner des images, elle en génère. L’écoute évoque la projection d’un film en noir et blanc à l’intérieur de son propre esprit — une suite de souvenirs flous, de sensations incomplètes, de visions en apnée. La palette tonale est restreinte mais riche : les basses dominent, les médiums ondulent comme une eau trouble, et parfois une note aiguë — métal, verre, cri discret — transperce la brume. Ces éclats fonctionnent comme des contrastes visuels, le “blanc” dans le monde en noir de Pons. La granularité du son reflète sa photographie : l’imperfection — souffle, grésillement, saturation — n’est pas un défaut, mais le véhicule même de l’émotion.
Dans “Black Clouds”, l’émotion ne vient ni de la mélodie ni de l’harmonie, mais de l’accumulation et de la disparition. Le cœur du morceau réside dans son tempo — cette lente superposition de tension sans dénouement. Le refus de résoudre devient son trait le plus humain. Nous sommes conditionnés à attendre une conclusion, mais Pons la nie. Son univers est celui de la suspension, de l’entre-deux. La voix de Zozky, revenant comme un écho blessé, sert d’ancrage fragile — seul fil narratif dans cet environnement amorphe.
Lorsqu’elle s’éteint, remplacée par un drone profond et respirant, l’absence devient immense. L’auditeur flotte dans ce vide, la mémoire du son vibrant encore dans le silence.
Il y a aussi, peut-être, une dimension politique — ou du moins existentielle — dans ce refus d’amuser. “Black Clouds” exige une écoute pleine, à contre-courant de la distraction ambiante. Ce n’est pas un titre conçu pour le flux des plateformes, mais pour l’abandon. Son rythme lent agit comme une forme de résistance à la consommation instantanée ; sa profondeur, comme un acte de rébellion silencieuse. En cela, Pons se rapproche d’artistes tels que Lustmord, Art Zoyd ou Coil — ceux qui considèrent le son non comme un produit, mais comme une présence, un espace de confrontation et de contemplation. Pourtant, là où la noirceur de Lustmord est monumentale, celle de Pons est intime — un murmure plutôt qu’un cri.
La relation entre son et silence est particulièrement marquante. Pons traite le silence non comme une absence, mais comme une matière : l’espace négatif qui donne forme au bruit. Chaque pause, chaque extinction devient tension, invitation à écouter autrement. Le silence après les murmures de Zozky n’est pas vide ; il vibre. Cette utilisation du silence rappelle Morton Feldman ou Éliane Radigue, mais transposée dans une esthétique post-industrielle. Ici, la méditation ne rime pas avec sérénité ; la réflexion ne mène pas au confort. C’est une confrontation avec l’immobilité, celle qui révèle ce que l’on cache sous la surface.
Sur le plan technique, les choix de production de Pons sont aussi disciplinés qu’évocateurs.
Le mixage crée une spatialité tangible : les sons apparaissent et disparaissent à différentes distances, donnant l’illusion d’un volume sonore tridimensionnel. L’usage des enregistrements de terrain — bruits ambiants, résonances métalliques, vibrations organiques — donne au morceau une matérialité presque physique, même si le lieu demeure indéfini. On se sent à la fois enfermé et libre. Le champ stéréo n’est pas un effet de style, mais un outil de sculpture. Pons maîtrise la psychoacoustique : il sait comment les fréquences interagissent avec le corps autant qu’avec l’oreille. On n’écoute pas seulement “Black Clouds”, on le ressent — dans la poitrine, dans la nuque, dans la respiration.
Ce qui frappe, c’est aussi la manière dont Pons parvient à intégrer l’émotion sans tomber dans le pathos. L’atmosphère est mélancolique, certes, mais jamais désespérée. Elle maintient un équilibre fragile entre distance et intimité. Les interventions de Zozky, aussi éthérées soient-elles, laissent percevoir une humanité : des souffles, des soupirs, des traces de présence. Le morceau se situe à la frontière du physique et du spectral, de l’être et du souvenir. En ce sens, “Black Clouds” parle de mémoire : de ce qu’elle efface, altère ou conserve. Chaque répétition de son devient une réminiscence — imparfaite, déformée, mais essentielle.
À mesure que l’on réécoute “Black Clouds”, de nouvelles strates apparaissent : de subtils mouvements rythmiques enfouis sous les drones, de légères variations de timbre presque imperceptibles. Le morceau récompense l’écoute attentive comme une photographie exige un regard prolongé. Cette profondeur inscrit Pons dans la tradition acousmatique : une musique que l’on explore, non que l’on consomme. L’expression “sculpture sonore” est souvent galvaudée, mais ici elle prend tout son sens. “Black Clouds” a du poids, de la texture ; il occupe un espace réel. On pourrait presque imaginer plonger la main dans ses fréquences pour en sentir la résistance.
Dans la dernière partie, les drones s’épaississent, la distorsion s’intensifie, comme si le son se repliait sur sa propre gravité. La voix de Zozky — désormais dissoute — devient un résidu spectral, absorbé dans le bruit. Puis, presque imperceptiblement, tout se retire. Les textures s’effacent, les fréquences se dissolvent, et il ne reste qu’une résonance creuse, un souffle suspendu qui persiste au-delà du silence. Ce n’est pas une fin, mais une évaporation. “Black Clouds” ne se termine pas ; il se retire.
Dans l’économie de Blinded, le morceau fait office de pivot émotionnel. Alors que l’album entier explore la perception, le silence et l’instabilité du souvenir, “Black Clouds” en représente la quintessence — une méditation sur l’opacité elle-même. Le titre évoque à la fois la cécité et le voile, les nuages qui obstruent la vision, les émotions qui brouillent la perception. En ce sens, le morceau agit comme un manifeste esthétique : l’acceptation de l’ambiguïté, de ces zones où la clarté se dissout dans la texture. C’est une musique pour ceux qui écoutent sans chercher à comprendre, pour ceux qui s’abandonnent à l’incertitude.
En définitive, “Black Clouds” rappelle que la musique expérimentale n’a pas vocation à exclure, mais à inviter. Non par la familiarité, mais par la vulnérabilité sincère. Pons et Zozky ne dressent pas un mur de son ; ils bâtissent une pièce de résonance, un lieu où la fragilité s’amplifie et où le silence parle plus fort que la distorsion. Rares sont les œuvres aussi intransigeantes et pourtant si intimes, aussi minimales et pourtant si vastes émotionnellement. Dans un paysage culturel saturé d’immédiateté, “Black Clouds” se dresse comme un acte de lenteur volontaire — un geste sonore vers la présence, l’attention, et l’écoute comme forme d’empathie. Et lorsque la dernière vibration s’éteint, il ne reste pas le vide, mais la conscience : une perception accrue de l’espace, de la texture, du souffle. C’est sans doute là le vrai don de “Black Clouds” : non pas son son, mais le silence qu’il laisse derrière lui.
Écrit par Ryann







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