"GOD OF THE DEAD" Par Rosetta West
- Ryann
- 30 juil. 2025
- 6 min de lecture

Depuis les fissures fracturées de l’underground émerge quelque chose à la fois ancien et urgent : le nouvel album de Rosetta West, "God of the Dead," un rituel sonore tentaculaire et hors genres mêlant blues rock, punk, psychédélisme et un mysticisme profond qui vibre comme les échos d’un temple oublié. Ce n’est pas un disque à écouter distraitement. Il exige une immersion totale — votre peau, votre moelle, vos souvenirs. Il se déplace comme une séance, comme un prédicateur errant hurlant sous la lune du désert, invoquant les fantômes et vous demandant d’affronter votre propre vérité.
Au centre de cette caravane fiévreuse se trouve Joseph Demagore, fondateur du groupe, auteur-compositeur principal et pivot émotionnel. Ses empreintes sont partout, dans chaque pli de guitare, chaque accord de piano, chaque ligne vocale cassée. À ses côtés, la section rythmique tourne avec précision et puissance : Mike Weaver et Nathan Q. Scratch se relaient à la batterie, tandis que le vétéran Orpheus Jones tient la basse comme s’il la traînait à travers un champ d’ossements. Ajoutez les invités Caden Cratch à la batterie (“Boneyard Blues”) et Louis Constant à la basse (“Midnight”), et vous obtenez une troupe qui ne fait pas que jouer — elle invoque.
L’album s’ouvre sur un grondement lent. “Boneyard Blues” semble exhumé d’une crypte du sud des États-Unis — marécageux, chancelant, et terriblement vivant dans la mort. Il avance avec une démarche blues rock chargée de venin punk et de brouillard hallucinogène. La batterie de Cratch résonne comme des pas sur du bois creux, tandis que les voix de Demagore sortent de la tombe, parlant de décomposition, de mémoire et de renaissance hantée. Il y a ici quelque chose de primitif, presque cérémonial, qui donne le ton : "God of the Dead" est une exorcisme déguisé en album.
Mais Rosetta West ne s’attarde jamais dans une seule humeur. Les morceaux suivants — courts, brutaux, et sans compromis — délivrent toute la fougue du punk originel. “Underground” est un blast de garage-rock rugueux, rythmé par des saccades et un grognement évoquant le chaos pur des Stooges et d’Iggy Pop. Juste après, “I Don’t Care” balance le nihilisme dans un mixeur et le recrache comme un cocktail Molotov. C’est rapide, fort, et merveilleusement indifférent à l’approbation. Ces titres sont des bagarres éméchées contre la conformité, éclatant à travers les enceintes comme des confrontations plutôt que des chansons. Puis vient “Chain Smoke,” un chant funèbre construit autour de la compulsion et de la répétition. Il ne s’agit pas seulement de cigarettes — mais d’obsessions qui s’attardent comme un brouillard dans le crâne. La guitare tourne en spirales lentes et brumeuses, et tout le morceau semble chargé d’un souffle fantomatique. La voix murmure comme des secrets balbutiés devant un miroir, et la fin non résolue laisse une anxiété persistante. Ce n’est pas un climax, mais une descente — silencieuse, étouffante, profondément humaine.
Mais juste au moment où la brume commence à étouffer, le groupe nous mène dans un espace d’introspection. “Town of Tomorrow” surgit comme un lever de soleil derrière des nuages orageux, enveloppé dans des textures psychédéliques folk lentes et scintillantes. Des échos tourbillonnent en arrière-plan, et les progressions d’accords serpentent comme des rivières cherchant de nouvelles rives. Ce n’est pas une chanson mais une vision — d’utopies jamais construites, d’un futur toujours différé. Rosetta West capte ici le grand désenchantement de la modernité, où les rêves deviennent poussière et le néon s’éteint. L’influence de Pink Floyd est indéniable, mais ce n’est pas de l’imitation — c’est une élévation.
Le premier chapitre de la saga hantée “Susanna Jones” se déploie bientôt. La première partie est épurée — juste guitare et voix, mais elle coule de mythes. Qui est Susanna ? Une amante perdue ? Un fantôme ? Un miroir ? Son nom résonne comme un talisman, et la chanson semble racontée du bord d’une falaise, ou peut-être du bord de la mémoire elle-même. Son intimité n’a d’égale que son étrangeté, une délicate ligne de funambule entre le conte folk et la ballade spectrale.Puis arrive l’un des piliers philosophiques de l’album : “Tao Teh King.” Référence à l’ancien texte taoïste, ce morceau offre une sorte de baume spirituel, flottant sur des vagues douces de guitare et des drones ambiants. Demagore ne fait pas que citer les écritures — il les incarne. Les paroles murmurent des idées d’équilibre, d’abandon, de silence au milieu du chaos. L’instrumentation grandit autour de ces idées, non pas en fanfare, mais en harmonie. C’est un chef-d’œuvre méditatif — un koan psychédélique enveloppé dans une transcendance à six cordes.
L’ambiance se replie alors brusquement sur elle-même avec “My Life,” une confession brute qui se déploie avec une honnêteté déchirante. Le piano et la guitare acoustique forment une fragile structure sous les voix presque chuchotées de Demagore. On ressent l’hésitation, le regret, la fragilité délicate de quelqu’un qui tente d’articuler des vérités trop longtemps enfouies. Ce n’est pas flashy. Ce n’est pas épique. Mais ça fait mal, et c’est ce qui compte.
“Baby Come Home” apporte une tonalité plus chaleureuse — un désir enraciné dans la terre plutôt que dans le ciel. Il y a une douceur, un subtil groove folk teinté de gospel qui en fait le moment le plus accessible de l’album. Mais même dans cette lumière, il y a de la distance. La chanson souffre d’un désir non résolu, sans jamais sombrer dans la sentimentalité, restant toujours au bord de la réconciliation et de la résignation.
Puis vient “Summertime,” la pièce la plus longue et la plus flottante de l’album. C’est un rêve éveillé — lent, ambient, glaciaire. Ici, le groupe lâche prise sur la narration et la structure pour créer un paysage d’humeur, un mirage sonore qui invite à la réflexion. Il n’y a ni hâte, ni accroche, ni précipitation à conclure. C’est une méditation sur la chaleur et la brume, évoquant non seulement la saison mais la sensation d’être suspendu dans le temps.
Puis, comme le crépuscule qui s’abat, “Dead of Night” s’insinue avec une énergie blues-noir. C’est cinématographique, mystérieux, et chargé d’un danger caché. On a l’impression de marcher dans une ruelle éclairée au néon après minuit, avec le danger dans le champ de vision et la poésie sur la langue. Il y a un côté lynchien dans son atmosphère — un sentiment que quelque chose ne va pas, mais qu’on ne peut détourner le regard.
“Thorns of Beauty” arrive comme le centre émotionnel de l’album, une ballade qui explose lentement pour devenir un chaos émotionnel. Le titre parle de lui-même : la beauté qui pique, l’amour qui blesse. C’est brutal et magnifique à la fois. Chaque montée saturée, chaque parole tendue construit vers un climax qui ne se contente pas d’arriver — il brûle.Le morceau suivant, “Inferno,” est une catharsis pure. Une tempête de bruit, de feedback et de rage punk de deux minutes, il ressemble à une purge spirituelle — comme si le groupe avait dû hurler cela avant de continuer. Les paroles sont enfouies sous la distorsion, mais l’émotion est nue : colère, défi, libération. C’est fini presque avant de commencer, mais le feu qu’il laisse derrière est indéniable.
“Susanna Jones, Pt. 2” nous ramène à la mystérieuse "Susanna" avec une palette musicale plus sombre et plus dense. Là où la première partie était économe et plaintive, cette suite est tendue et gothique. La mélodie se tord en mineur, et l’instrumentation crée une tension à la manière d’un roman noir. La mémoire de "Susanna" semble avoir changé — n’étant plus simplement une personne, mais un symbole de perte, de changement ou de rédemption qui reste non résolu. “Midnight,” avec la basse évocatrice de Louis Constant, clôt l’album dans une révérence feutrée. C’est jazzy, lent, profondément nocturne. Il ne cherche pas le drame — il murmure des vérités dans l’ombre. “Midnight” devient une métaphore des fins, des moments intermédiaires, des seuils que nous franchissons seuls. Le morceau flotte, s’estompe et se dissout — laissant l’auditeur dans un espace liminal, incertain si le voyage est terminé ou seulement commencé. Et dans cet espace, "God of the Dead" laisse sa marque finale.
Ce n’est pas qu’un simple album indie. C’est une expérience corps et âme, un véritable pèlerinage sonore. Rosetta West a réussi à créer quelque chose de rare : un disque authentique, à la fois enraciné dans le blues mais libre de toute contrainte de genre, porté par une énergie punk et tempéré par une retenue mystique. C’est chaotique, contemplatif, et absolument indifférent à la politesse moderne. Avec "God of the Dead," Rosetta West n’offre pas de réponses — ils offrent des échos, des énigmes, des incantations. Leur musique ne se conforme pas. Elle ressuscite. Et pour ceux qui veulent les rejoindre à ce carrefour, sous le poids de la lune, il y a un trésor ici — pas brillant ni propre, mais réel, rouillé, et enveloppé dans la pourriture sacrée de la vérité.
Ècrit par Ryann









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