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Chronique de l’album : "High on the Hog" par Mogipbob

  • Ryann
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture


Il y a quelque chose de discrètement désarmant dans "High on the Hog", le premier album de l’auteur-compositeur originaire de l’Alberta. À première vue, le disque se présente avec humour, des titres décalés et un charme de petite ville sans prétention, mais sous cette apparente légèreté se cache une exploration soigneusement construite du quotidien — ses absurdités, ses routines, sa nostalgie et ses courants émotionnels plus profonds. Mêlant narration folk, chaleur country et touches de pop-funk des années 70, l’album s’inscrit dans une tradition d’écriture d’observation qui privilégie les personnages, les lieux et les atmosphères plutôt que le spectaculaire. Ce qui rend cette sortie particulièrement singulière est son processus créatif hybride : toutes les chansons sont écrites par Graves lui-même, tandis que des voix et instruments assistés par IA donnent vie aux arrangements. Loin de paraître artificiel, le résultat ressemble plutôt à une extension de son imagination — une méthode de production atypique mise au service du récit, de la mélodie et de l’ambiance.


Le morceau d’ouverture, "High on the Hog", installe immédiatement le décor avec une assurance décontractée, associant un rythme posé à des paroles célébrant les petites victoires et la résilience du monde ouvrier. Il ne s’agit pas ici de luxe au sens littéral, mais d’une redéfinition de l’expression : trouver la richesse dans la routine, l’humour et la communauté. Cet esprit profondément accessible se poursuit avec « She’s Too Hairy for Me », qui assume pleinement une veine narrative comique rappelant la tradition country pleine d’esprit à la Roger Miller. De la même manière, « Blame the Cat » transforme une situation domestique banale en ressort narratif ludique, révélant l’aptitude du songwriter à trouver des chansons là où d’autres ne verraient rien. Ces moments plus légers ne sont pas anecdotiques : ils établissent l’écosystème émotionnel du disque, décrivant les bizarreries et mécanismes de survie qui façonnent la vie dans les petites communautés.


L’album est pourtant loin de se limiter à la fantaisie. Des titres comme « Eileen » et « Even Steven » basculent vers une introspection plus marquée, laissant la mélodie s’étirer et respirer. « Eileen », l’un des morceaux les plus longs, adopte un rythme presque cinématographique, mêlant ballade folk et textures pop douces évoquant l’ère des singer-songwriters des années 1970. Le récit s’y déploie avec patience, comme un souvenir revisité bien après les faits. « Even Steven », à l’inverse, joue sur l’idée d’équilibre — émotionnel et musical — avec un tempo médian explorant les compromis et négociations silencieuses qui structurent les relations humaines. Ces chansons montrent que l’ensemble repose moins sur les traits d’humour que sur les contrastes de ton, utilisant la légèreté pour rendre les moments introspectifs plus naturels.


La partie centrale du disque propose ses moments les plus dynamiques. « Gimme That Dirty Bird », « She Thickened Up » et « Soap on a Rope » injectent des lignes de basse et des rythmes entraînants qui rendent hommage à la pop rétro sans tomber dans la simple imitation. Un plaisir évident traverse ces arrangements — une musique faite pour résonner dans les cuisines, les garages ou lors de longues routes à travers les plaines. Même lorsque les paroles flirtent avec l’absurde, les grooves restent précis et réfléchis, apportant une dimension physique qui contraste avec la simplicité narrative. La production y gagne en liberté stylistique : le projet passe du shuffle country à la douceur soft-rock puis à une pulsation funk sans jamais sembler contraint par un format de groupe traditionnel. La technologie, loin d’effacer l’humain, devient ici un outil élargissant le champ d’expression.



À mesure que l’album avance vers sa dernière partie, une tonalité plus contemplative s’impose. « The Longest Goodbye » constitue l’un de ses pivots émotionnels, ralentissant le tempo pour méditer sur les départs, le temps et la difficulté de quitter des lieux — ou des personnes. L’arrangement, volontairement épuré, met en valeur l’écriture et laisse la mélodie porter toute la charge narrative. « Them There Blazers » réintroduit ensuite une pointe d’humour à travers un portrait de caractère affectueusement exagéré, tandis que « Unemotional Rollercoaster » juxtapose un détachement apparent à une ligne musicale faite de montées et de descentes subtiles, suggérant des sentiments plus complexes qu’ils n’en ont l’air. Ces morceaux évoquent ces conversations tardives où, après les rires, la réflexion prend naturellement le dessus.


Le titre de clôture, « When Summer Fades », apparaît comme la déclaration la plus ample du disque, tant sur le plan musical qu’émotionnel. S’étendant sur plus de cinq minutes, il laisse l’atmosphère s’installer et évoque les transitions saisonnières comme métaphore du passage du temps. Une mélancolie douce s’en dégage, recontextualisant tout ce qui précède — les anecdotes, les personnages, les fragments de vie — comme autant d’instants suspendus. Cette conclusion apporte une cohésion inattendue à un ensemble pourtant éclectique. L’album se révèle ainsi comme une méditation sur l’ordinaire : non pas les grands récits, mais l’accumulation de détails observés avec patience et tendresse.


Ce qui rend l’œuvre attachante, c’est son refus de séparer humour et sincérité. L’auteur écrit en témoin direct du monde qu’il décrit — partagé entre travail municipal, curiosité créative et expérience vécue — et cette authenticité irrigue chaque morceau. L’usage de l’IA peut susciter la curiosité initiale, mais c’est bien l’écriture qui retient l’attention. En privilégiant la narration et la mélodie plutôt que la virtuosité, le projet s’inscrit dans une lignée de conteurs pour qui la proximité humaine vaut autant que la performance technique. L’auditeur n’est pas invité à être impressionné, mais à se reconnaître — à entendre dans ces chansons un reflet de ses propres habitudes, relations et souvenirs.


Dans un paysage musical souvent dominé par des productions hyperpolies et des tendances éphémères, cet album apparaît étonnamment ancré, tout en intégrant discrètement des outils contemporains. Il parle de personnes plutôt que de personnages, d’observation plutôt que de spectacle. Entre clin d’œil humoristique, regard nostalgique et réflexion douce-amère sur le changement, ces chansons donnent l’impression d’avoir été vécues avant d’avoir été enregistrées. Le résultat est un premier opus qui ne cherche pas à attirer l’attention par le bruit, mais qui la gagne progressivement, comme toutes les bonnes histoires : en étant racontées avec honnêteté, et avec juste assez de mélodie pour nous raccompagner jusqu’au bout.



Écrit par Ryann

 
 
 

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