"HMAS CEREBERUS" Par Reetoxa
- Ryann
- 31 déc. 2025
- 4 min de lecture

Le single "HMAS CERBERUS" de Reetoxa arrive avec le poids de l’expérience vécue et le crépitement d’amplificateurs accordés sur une fréquence résolument australienne. Dès les premières mesures, le morceau s’ancre fermement dans l’héritage du rock australien des années 90 — avec des échos de grunge abrasif et d’alternative rugueuse — tout en refusant de se laisser enfermer dans la nostalgie. La production affiche une puissance moderne qui aiguise les angles sans en gommer la rudesse. Il ne s’agit pas d’un exercice rétro, mais d’un dialogue entre les époques, où la force émotionnelle brute du passé est filtrée par une clarté contemporaine. La chanson s’impose comme une confrontation : personnelle, politiquement chargée dans ses implications, et profondément humaine. Le titre lui-même annonce la couleur, évoquant le "HMAS Cerberus" non comme un symbole de prestige, mais comme un creuset ayant façonné — et marqué — la personne qui raconte l’histoire. Reetoxa comprend que le rock le plus marquant ne se contente pas de poser une attitude : il avoue. Et ce faisant, le single s’inscrit dans une tradition australienne de songwriting qui privilégie l’honnêteté à l’ornement, la vérité douloureuse à la catharsis facile.
Sur le plan stylistique, "HMAS CERBERUS" est un exercice d’équilibre. Les guitares portent l’autorité granuleuse du grunge — épaisses, légèrement agressives, et sans crainte de la dissonance — mais elles sont arrangées avec suffisamment d’espace pour laisser respirer le morceau. La section rythmique est solide et déterminée, offrant une impulsion qui invite au mouvement, même lorsque les paroles frappent fort. Cette tension est l’une des grandes forces du titre : on peut danser sur cette chanson tout en en ressentant le poids émotionnel, hocher la tête tandis que le récit se resserre autour de soi. Cette dualité reflète les mécanismes de survie au cœur de la narration — trouver des moyens d’avancer tout en portant des traumatismes non résolus. Vocalement, Reetoxa privilégie l’interprétation à la théâtralité. La voix ne cherche pas le pathos ; elle s’appuie sur une sincérité usée par le temps, parfaitement adaptée au sujet. Il y a ici une rugosité authentique, née de conséquences vécues plutôt que simplement imaginées. La production évite le sur-polissage, laissant subsister les imperfections comme preuves d’authenticité plutôt que comme défauts à corriger.
Ce qui rend "HMAS CERBERUS" véritablement saisissant, c’est son propos et le courage avec lequel il est abordé. L’abus d’alcool et les traumatismes psychologiques au sein des forces de défense ne sont pas des thèmes nouveaux, mais ils sont rarement traités avec un tel niveau de précision et d’exposition personnelle. La chanson ne généralise pas ; elle identifie la source de la douleur et en suit les répercussions à travers le temps. Inspirée par les dix années de service de Jason McKee dans la marine, la narration se déploie non comme une plainte, mais comme une analyse — de la manière dont les environnements institutionnels peuvent façonner des habitudes, anesthésier les émotions et laisser des traces durables bien après la fin du service. Les paroles fonctionnent comme une poésie brute, dépouillée mais percutante, dont la force réside dans le refus d’adoucir la vérité. Reetoxa ne cherche ni absolution ni réponses simples. Le morceau s’installe dans l’inconfort, reconnaissant la persistance du SSPT et la façon dont l’alcool peut devenir à la fois refuge et force destructrice. Dans un paysage musical qui évite souvent ces réalités frontales, une telle honnêteté apparaît presque radicale.
L’inspiration derrière le titre ajoute une couche supplémentaire de résonance. L’image d’un jardin de bière à Melbourne, où les quatre saisons peuvent défiler en une seule journée, devient une métaphore puissante de la réflexion et de la prise de conscience. Tandis que le personnage central observe les changements de météo, il affronte ses propres cycles — boire, se souvenir, éviter, puis finalement comprendre. L’idée que l’on voit rarement les quatre saisons dans la marine, en raison des déplacements constants, résonne comme une observation discrètement dévastatrice. Elle évoque une vie vécue dans le mouvement permanent, où la stabilité est sans cesse repoussée et l’introspection différée. De retour à terre, confronté aux ciels changeants de Melbourne, le passé rattrape le présent. Reetoxa capture ce moment avec une grande justesse, utilisant le décor comme catalyseur émotionnel plutôt que comme simple toile de fond.
Malgré la lourdeur de ses thèmes, "HMAS CERBERUS" ne s’effondre jamais sous son propre sérieux. L’un des plus grands accomplissements du morceau est sa capacité à inspirer sans édulcorer son message. Une veine de résilience traverse l’arrangement, suggérant que nommer les blessures est une première étape vers la reconquête de soi. Le refrain, en particulier, offre une élévation qui semble méritée plutôt qu’artificielle, laissant entrevoir une forme de libération sans prétendre que tout est réparé. C’est là que le caractère dansant du morceau prend tout son sens. Le mouvement, ici, est une question de survie. L’auditeur est invité non pas à s’apitoyer, mais à s’engager — à ressentir le poids et à choisir malgré tout de se relever. C’est une redéfinition subtile mais puissante de ce que peut être une musique « inspirante » : non pas un optimisme factice, mais le courage de continuer en pleine conscience de ses cicatrices.
Dans un paysage musical saturé de sorties, "HMAS CERBERUS" se distingue par l’alliance d’une audace thématique, d’une assurance sonore et d’une retenue poétique. Reetoxa ne s’appuie ni sur le sensationnalisme ni sur l’exagération ; l’impact du morceau naît de son refus de détourner le regard. En ancrant une discussion plus large sur la santé mentale et l’abus de substances dans les détails concrets de la vie d’un homme, le single atteint une intimité rare. Il fait confiance à l’auditeur, convaincu que la vérité, racontée sans fard, suffit à captiver. Disponible sur toutes les plateformes ainsi qu’en formats physiques vinyle et CD via Bandcamp, la sortie rend également hommage à la dimension tangible de la culture rock, invitant à tenir la musique entre ses mains autant qu’à l’écouter. En définitive, "HMAS CERBERUS" est bien plus qu’une chanson : c’est un témoignage de survie, sculpté dans la distorsion et la mélodie. Il rappelle que les histoires les plus originales sont souvent les plus difficiles à raconter — et que, lorsqu’elles le sont avec une telle honnêteté, elles résonnent bien au-delà de leur point d’origine.
Écrit par Ryann









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